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  • Romie2000

MEET LUCIE

Lucie est photographe et ses images aux atmosphères particulières traduisent parfaitement sa personnalité. On y découvre souvent des corps, doux, enveloppants, pleins de tendresse... qui tenteraient de camoufler toutes les flammes de colère qui jaillissent à l'intérieur. Panser le feu, soigner les brûlures du passé, c'est ce que Lucie parvient à faire avec celleux qui peinent à aimer leur corps et demandent à se réincarner. Avec ses mots et ses photos comme seuls sortilèges, elle va les entraîner lors d'une séance à re-vivre leur nudité toute entière et à re-lire leur image pour finalement se re-connaître. Elle nous parle de ses autoportraits, du sexe dans la photographie et de son pouvoir thérapeutique...


Romie2000 : Comment as-tu compris que tu accepterais mieux ton corps en le prenant en photo ?

Lucie : Disons que j’ai jamais aimé mon corps. Mais à un moment donné j’avais envie de faire des photos et j’avais pas de modèle sous la main, du coup j’ai commencé à faire des auto-portraits; là je me suis rendu compte qu’il fallait vraiment que je bosse autour de ça, et que la photo pourrait beaucoup m’aider à accepter mon corps. Pas forcément à l’aimer, mais à l’accepter. Parce que dans ces cas-là, en faisant des auto-portraits, tu peux mettre en avant ce que toi tu as envie de mettre en avant. Tu peux te mettre en scène et au fur et à mesure tu peux travailler avec les parties de ton corps que tu n’aimes pas. C’est ce qui m’a intéressé tout de suite.

Mais c’est important pour moi aussi, de me mettre en scène et de me prendre en photo pour pouvoir comprendre ce que ressentent les autres personnes que je prends en photo. De pouvoir me mettre à leur place et de pouvoir savoir quoi leur demander sans pouvoir les brusquer. Quand je me retrouve face à des gens qui sont mal à l’aise devant un appareil photo, c'est important de comprendre pourquoi pour pouvoir les guider plus facilement.


Pourquoi c’est important pour toi de défendre une image du corps nu ?

J’estime que la nudité est notre état naturel. Je forcerais jamais personne à se mettre nu, qu’on soit bien d’accord, mais accepter la nudité des autres c’est hyper important parce que la nudité n’est pas une agression, c’est ce qu’on en fait qui peut le devenir, comme presque tout. L’agression est plus dans le fait de ne pas accepter la nudité de l’autre et de sexualiser l’autre juste parce qu’il est nu. Et je me suis rendu compte que le fait de pouvoir être nu dans la vie de tous les jours ça aide énormément à pouvoir accepter notre corps, les premières minutes sont difficiles à passer parce qu’on change d’état, on n’a pas l’habitude, on est seul nu face à des gens habillés… Mais une fois que c’est fait, que la barrière est passée, c’est un état qui est vraiment agréable et qui permet de vraiment s’appréhender. Et quand on se retrouve nu mais avec d’autres personnes nues, dans un contexte qui est pas du tout sexualisant ni sensualisant, ça fait beaucoup de bien aussi de pouvoir se regarder les uns les autres sans se demander pourquoi on a une tache ici, un bourrelet là, une cicatrice là. Juste, on est là, on est bien, ça fait tomber pas mal de barrières.



Et tu essayes de cultiver ça au quotidien, de mettre en place ce genre de pratiques ?

Oui depuis une dizaine d’années j’ai tendance à me pousser à la nudité. Déjà j’ai grandi dans une famille où la nudité n’était pas du tout un problème, où on vivait à moitié nu quasiment constamment. J’ai eu l’habitude de voir mes parents, mes frères et soeurs nus sans jamais se sexualiser justement. À l’école de photo je posais énormément nue devant mes camarades de classe, donc je me baladais beaucoup en culotte dans les couloirs de l’école. Et ça m’aidait beaucoup justement d’essayer d’analyser ça et de voir le regard des gens changer sur moi. Au début ils étaient peut-être un peu gênés, étonnés, puis finalement au fur et à mesure « bon bah c’est Lucie qui se balade, c’est normal ». Et aujourd’hui c’est sûr que d’être le plus possible dans la nature ça aide énormément. Mes connaissances et mes amis aident énormément aussi, parce qu’on est de plus en plus nombreux dans mon entourage à être très à l’aise avec ça. Encore une fois je ne pousse jamais, et si je sens que je suis entourée de personnes que ça pourrait mettre mal à l’aise, je vais en parler avant. Je vais expliquer avant que là on va aller se baigner et que je me mettrai complètement nue, et que j’espère que ça dérange personne, et que s’il y a besoin je le ferai étape par étape. Et au final ça se passe toujours très bien !


D'un côté tu aimes vivre nue, et en parallèle tu as toujours du mal à accepter ton corps. Comment ça se fait ? Comment tu arrives à composer avec les deux ?

Disons que j’accepte totalement ma nudité, mais que effectivement j’aime pas forcément ce que je vois dans le miroir. Du coup je vis beaucoup mieux ma nudité si je suis au milieu de la nature et que je croise pas de miroir. En fait j’aime la sensation physique que ça me procure. Tu peux aimer être nu sans forcément aimer ton corps. Aussi, j’aurais plus de facilité à voir des photos de moi nue au bord de la plage ou dans un champs, que de voir la même chose en studio par exemple. Parce que dans la nature, en extérieur, y’a un côté animal, de retour à la nature; alors qu’en intérieur y’a une enveloppe autour, y’a un carcan et j’aurais plus l’impression de devoir ressembler à quelque chose auquel je ressemble pas.

Quand est-ce que t'as compris que c’était important pour toi de traiter du corps des femmes et de sa liberté dans ton travail ?

Je pense que ça a toujours été un peu là quelque part, parce que j’ai toujours été quelqu’un de très révolté. En ce qui concerne le féminisme pur, je me suis rendu compte assez tard qu’il y en avait besoin. Dans le sens où encore une fois j’ai grandi dans une famille incroyable où ces questions-là ne se posaient pas, où l’égalité homme-femme était extrêmement présente, toutes ces notions-là n’étaient pas du tout mises à mal. Mais au collège j’ai vécu beaucoup de harcèlement scolaire mais sans forcément lier ça à la femme, plus à quelque chose de physique. Et à partir du lycée j’ai compris qu’il y avait quelque chose à faire de ce côté-là, qu’il y avait un vrai déséquilibre. Puis c’est vraiment à travers la photo que j’ai réussi à m’exprimer. Quand j’ai fini l’école de photo, je me suis dit « à travers les images je veux vraiment pouvoir faire quelque chose. Je veux aussi pouvoir exprimer ma colère, tout en gardant des images que j’espère être douces », parce que j’ai besoin de garder de la douceur un peu dans ma vie. Et puis le fait de faire de l'argentique c’est une autre façon de faire des photos, tout simplement, parce qu'il y a un truc plus intimiste. Je vais pas faire 300 photos de la personne mais maximum 36, du coup ça limite un petit peu. On passe plus de temps à discuter qu’à faire des photos au final. Ça crée un cocon rassurant pour tout le monde. Et puis j’ai voulu bousculer les codes aussi parce qu’avant je travaillais beaucoup sur le corps des femmes, mais sans bousculer les codes, en prenant en photo que mes copines ayant des corps très normés, voire pour la plupart mannequins. Je veux pouvoir continuer à prendre en photo ces personnes-là parce qu’elles existent, qu’elles sont valables, qu’elles sont aimables, mais je veux pouvoir montrer tous les corps, c’est hyper important pour moi. Des amies m’ont dit « oh mais moi je pourrais jamais poser pour toi, j’ai pas le corps qu’il faut », je me suis dit « là, je fais pas les choses comme il faut ».



C’est quoi ton process pour mettre tes modèles à l’aise ?

Y’a tout un temps de discussion avant, en moyenne le shooting total va prendre à peu près une heure, une heure et demie, et la moitié du temps on va la passer à discuter. Demander déjà pourquoi la personne est là, pourquoi elle a envie de faire ces images, quelle image elle a de son corps, ce qu’elle fait de son corps, si elle l’utilise pour gagner sa croûte, si elle le cache, si elle a l’habitude de se mettre nue, si elle pose de temps en temps, si elle se prend elle-même en photo. Je pose souvent cette question-là parce que souvent je pousse un peu à se prendre soi-même en photo pour apprendre à s’appréhender. Ensuite je demande ce que la personne aime ou n’aime pas chez elle. Que ce soit physique, psychologique, un petit grain de beauté quelque part, son ventre… ça peut être des tous petits détails ou l’intégralité du corps. Et au fur et à mesure on parle de plein de choses, y’a un côté fille de l’une et de l’autre (rires). On parle toutes les deux beaucoup. Je dis « toutes » parce que je prends principalement des femmes, mais j’aspire à prendre de plus en plus d’hommes en photo. Après le shooting se passe, et évidemment je ne pousse à rien. Si je veux bouger une partie du corps de mon modèle, je vais poser la question à chaque fois, pour être sûr que c’est OK. Je ne pousse jamais à la nudité évidemment, si la personne veut rester en sous-vêtements ou en T-shirt, dans tous les cas il y a 1000 façons de travailler autour du corps, donc pas besoin de se mettre nu forcément ! Le but c’est qu'elle soit vraiment en confiance totale avec moi, qu'elle ne se sente jamais prise au piège quoi.



Le fait de se prendre souvent en photo est souvent vu comme du narcissisme. Est-ce que finalement pour toi c'est pas plutôt thérapeutique ?

Je pense qu’il y a un petit côté narcissique quoiqu’il arrive, et je pense que c’est important de le garder, parce que c’est grâce à ça qu’on peut apprendre à s’aimer. Pour ce qui est du côté thérapeutique, je pense que se regarder dans un miroir directement, et se regarder à travers un appareil photo c’est fondamentalement différent. Parce que tu as beaucoup moins le côté déformation. La dysmorphie, tu la ressens beaucoup moins en photo. Et en plus de ça tu peux totalement te mettre en scène, donc du coup mettre en avant les parties du corps que tu aimes. Je pense que ça peut être une belle thérapie pour apprendre à aimer son corps partie par partie. Moi je l’ai beaucoup fait, l’année dernière j’ai perdu énormément de poids et ensuite j’en ai repris, et du coup de voir ce corps qui change c’était très perturbant. Je m’amusais à tirer la peau de mon ventre, à creuser mes joues parce que j’ai plus de joue, à chercher mes fesses parce qu’elles ont disparu… et en même temps de faire ces photos ça m’a permis de voir ces parties-là du corps mais pas forcément la globalité de mon corps qui s’était déformé. Je pense que ça peut être hyper intéressant pour tout le monde de faire ça, pouvoir appréhender chaque partie du corps.



Pourquoi tu as cette envie forte de photographier ces corps qui traversent le temps ?

Je trouve ça extrêmement intéressant, on a un corps qui est extrêmement courageux, qui est capable de changer presque intégralement pour qu’on puisse vivre. Et je trouve ça incroyable. Et y’a un côté vraiment magique de pouvoir voir son corps vraiment changer. Faire ces photos me permettent de témoigner de la magie du corps et de pouvoir le remercier. J’avais shooté une amie qui avait un trouble du comportement alimentaire, qui avait perdu beaucoup de poids et qui du coup pouvait vraiment attraper sa peau et l’étirer. On avait fait toute une série de photos autour de ça justement parce qu’elle avait besoin de pouvoir s’en amuser et de se dire qu’en fait ce corps était absolument magique de pouvoir faire ça, et d’attendre le moment où elle sera capable de reprendre du poids, et où il sera là pour l’attendre. J’ai trouvé ça très très beau, et ça m’a donné envie de faire plein d’images autour de ces sujets-là justement, du corps qui change.

Ta démarche c'est de prendre des commandes de particuliers qui veulent faire des photos très intimes avec toi c'est ça ?

Voilà. Plus ou moins intimes d’ailleurs, la commande de couple en train de faire l’amour c’est le plus intime que j’ai fait. Et c’est souvent des gens qui ont besoin de se reconnecter avec leur corps, qui ont besoin d’apprendre à aimer leur corps, et qui ont besoin surtout d’un autre regard que le leur. Et c’est toujours des moments très intenses, j’adore ça. La photo, ça aide beaucoup. Moi j'en fais quand je vois que j’ai un petit coup de moins bien, que je fais une petite rechute. Que je me sens moins à l'aise. Maintenant je pose pas mal pour d’autres photographes aussi. Justement pour avoir un autre regard, voir ce que les autres voient. C’est rassurant aussi quand tu travailles avec des gens qui sont expressifs. Moi j’essaye d’être extrêmement expressive pendant mes shootings. Quand j’aime les images que je fais, quand je sens que je vais aimer l’image ou que je trouve la personne belle ou quoiqu’il en soit, je le dis beaucoup. Parce que je trouve qu’on entend pas assez de compliments, alors quand on le pense il faut le dire !


Et comment tu sélectionnes tes auto-portraits ?

C’est juste une question d’instinct. Je regarde, et si la photo me plaît, c’est parti ! Mais pour les photos de moi je suis moins exigeante on va dire. Dernièrement j’essaye de faire des auto-portraits en dehors de chez moi. Avant je les faisais chez moi parce que j’aimais bien avoir cette récurrence du cadre. Mais maintenant j’aime bien me prendre en photo chez les autres. Mon but c’est surtout de pouvoir me mettre en danger, pour être vulnérable. « Je viens chez toi, je me prends en photo, nue, ou demi-nue, dans ton miroir". Et du coup d’emmener la nudité ailleurs que chez moi. Au final, je vais plus sélectionner les endroits où je vais faire les photos que la photo elle-même.

Le cadre est important aussi, parce que ça raconte plein de choses ?

Oui, je vais beaucoup plus aimer les images où il se passe des choses autour. Et de plus en plus j’aimerais faire des images où il y a des gens, d’autres personnes autour de moi, en train de vivre ou en train de poser avec moi. Ça m’intéresserait d’en faire où il y a des gens en train de boire leur café à côté, de travailler, ou juste de passer. Et du coup de pouvoir encore plus analyser cette nudité-là.



Qui aimerais-tu devenir dans dix ans ? Quel rapport au corps aimerais-tu avoir ?

J’aimerais vivre au fin fond de la forêt, ou sur la plage, et pouvoir vivre nue ou demi-nue quand je veux comme je veux. Mais rapport à mon corps lui-même, c’est hyper compliqué, parce qu’encore une fois il change énormément. Donc je préfère pas trop me projeter. On verra dans dix ans. Je me dis que de toute façon il sera totalement recouvert de tatouages parce que j’en fais un par mois presque. J’aimerais pouvoir me regarder dans le miroir et être satisfaite. J’aimerais pouvoir être satisfaite sans avoir besoin de le changer. J’ai un corps extrêmement normé, donc c’est très facile pour moi de dire ça. J’ai un corps qui rentre totalement dans les normes, mais malgré tout je pense qu’on a tous et toutes des complexes quels qu’ils soient, et j’aimerais pouvoir m’en affranchir, j’aimerais dans dix ans ne plus me poser de questions par rapport à ça.



Et tu penses que c’est faisable ?

Je pense que c’est faisable ouais. Il faut que je fasse un gros travail autour de ma confiance en moi. Je pense tout simplement à une thérapie, déjà, je pense que c’est important de ne pas travailler là-dessus seule. La photo-thérapie c’est une chose, mais aussi pouvoir aller voir une psy (je dis « une » parce que j’aimerais aller voir une femme). Et que ton rapport à ton corps n’est pas seulement lié à ton corps mais aussi à ton esprit, et du coup à ton passif, à tous les traumas qu’on a pu vivre. Là par exemple, j’en parle très ouvertement mais j’ai vécu un trauma autour de mon corps assez intense il y a un an et demi : j’ai vécu un avortement. Et j’en parle parce que je pense que c’est important d’en parler. Ça a quand même traumatisé mon corps, justement j’ai beaucoup maigri à cause de la dépression. Et je pense que faire une thérapie qui soit suivie presque toute sa vie, aide beaucoup à ça. Et en même temps après avoir vécu ça j’ai essayé de voir les chose de manière positive, de me dire que OK ça a été un trauma pour plein de raisons, et en même temps c’est une expérience. Et à ce moment-là, quand j’ai avorté, dans ma tête je voulais vraiment pas avoir d’enfant dans ma vie, et le fait d’avoir vécu un début de grossesse, le fait d’avoir avorté, je me suis rendu compte que mon corps était capable. Et j’ai trouvé ça hyper intéressant aussi, de me dire que ça pouvait peut-être me faire changer ma vision des choses par rapport à ça, peut-être que dans dix ans justement je voudrai avoir un enfant. Parce que maintenant je suis capable d’en avoir un. Et ça je trouve ça magnifique !


Merci Lucie !



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